19 septembre 2026
Le lever du soleil,
rien n’égale sa puissance
Les Égyptiens avaient Khépri, le soleil levant. Les Grecs avaient Éos, la déesse de l’aurore. Et les Romains appelaient notamment Lucifer l’astre qui précédait le soleil : le porteur de lumière. Des civilisations ont consacré des divinités à ce moment. Nous, on a inventé les volets roulants.
Depuis tellement d’années que je ne me souviens plus quand ça a commencé, je me lève entre 3h et 5h du matin. C’est là que je fais le gros de mon travail créatif. Je conçois mes tirages, je tourne mes vidéos. Selon ce qui m’occupe, je travaille sur un tarot ou sur un livre, je dessine, je bricole. Certains matins, je prends simplement mon journal.
À 11h, j’ai parfois déjà terminé ma journée. Bon, en contrepartie, quand on me propose un dîner à 21h, j’ai l’impression qu’on veut vraiment me faire chier qu’on me demande un truc de fou.
C’est une expérience perso, pas d’inquiétude, vous pouvez continuer à dormir. Vraiment.
Moi, j’aime le calme de ces heures. L’été, il fait encore frais. Personne ne s’attend à une réponse immédiate, ce qui constitue déjà une forme de bonheur. Ce rythme peut isoler, évidemment, mais c’est aussi celui où je me sens le plus inspirée.
Je suis plutôt bien accompagnée. Hemingway expliquait commencer à écrire aux premières lueurs, quand il faisait frais et que personne ne venait le déranger. Murakami raconte se lever à 4h lorsqu’il travaille à un roman. Pour lui, la répétition de cette routine aide à atteindre une concentration plus profonde.
Je comprends très bien ça, même si ce qui m’attend le matin n’est pas forcément une page à remplir. Il peut y avoir des cartes étalées devant moi, une caméra à installer ou un bricolage commencé la veille qui a pris des proportions déraisonnables. À ces heures-là, j’ai envie de m’y remettre.
Mais mon amour de l’aube va bien au-delà du plaisir d’avoir travaillé avant le petit déjeuner.
Avec Khépri, les Égyptiens donnaient au soleil naissant la forme d’un scarabée, associé au devenir. Son retour après le passage nocturne participait à une pensée de la régénération. On comprend comment ce cycle a pu nourrir une image de renaissance, jusque dans le rapport à la mort. Ce qui avait disparu revient.
J’aime aussi ce qui précède ce retour. Le soleil n’est pas encore visible, mais le ciel commence déjà à changer. Dans la mythologie grecque, Éos précède Hélios : l’aurore a sa propre place, avant le soleil lui-même.
Et puis il y a Vénus, lorsqu’elle apparaît comme étoile du matin. C’est à cette apparition que se rattache le nom latin Lucifer, « porteur de lumière ». Le rapprochement avec la connaissance me parle beaucoup. C’est une lecture symbolique que j’en fais : quelque chose s’éclaire, et on a envie de comprendre la suite.
Parfois, ça prend une forme très concrète. Je trouve enfin comment représenter une carte de tarot. Ou je comprends, en écrivant dans mon journal, ce qui me travaillait depuis plusieurs jours. Ces heures donnent de la place à des choses que je laisse moins facilement venir pendant la journée.
Rimbaud avait une façon autrement plus belle de raconter sa rencontre avec le jour : « J’ai embrassé l’aube d’été. » Dans « Aube », il poursuit une déesse à travers un paysage qui s’anime. Il y a du désir dans ce poème, presque de l’impatience. Cette lumière donne envie d’aller vers quelque chose.
Notre corps réagit aussi à la lumière : elle contribue à régler notre horloge biologique. Ça ne suffit pas à expliquer pourquoi j’ai envie de fabriquer quelque chose à 3h, dans le noir. Et ça ne fait pas du matin l’heure idéale de tout le monde. Quand je parle de l’énergie de l’aube, j’y mets aussi ma sensibilité spirituelle, avec ce que ce moment représente pour moi.
Thoreau écrit dans Walden, selon une traduction possible : « Le matin, c’est quand je suis éveillé et qu’il y a une aube en moi. » J’aime beaucoup cette phrase. Elle rappelle au passage qu’on peut se lever très tôt et rester complètement absent à sa propre vie. Deux heures à faire défiler son téléphone à partir de 4h, ça reste deux heures à faire défiler son téléphone.
Je trouve qu’on fait énormément de publicité au coucher du soleil. Il est magnifique, d’accord. Il a aussi choisi un horaire plus accessible.
Mais pour moi, le coucher appartient à une certaine forme de mélancolie. On regarde quelque chose se terminer. Même quand la journée a été belle, il peut y avoir ce petit regret de la voir partir.
Le lever du soleil, lui, appartient à l’optimisme. Tout reste à vivre. On n’a pas encore reçu le mail qui nous énerve, c’est déjà un avantage.
Plus sérieusement, j’y vois une possibilité de recommencer. Les difficultés de la veille sont peut-être toujours là, mais moi, je peux les aborder autrement. Et il reste de la place pour quelque chose de bien que je n’avais pas prévu.
C’est sans doute pour ça que je préfère le matin. Regarder le jour arriver renforce ma foi et me redonne confiance.
Alors, est-ce que ça vous a donné envie de mettre votre réveil à 5h, ou est-ce que vous me trouvez résolument folle ?
Hyena ♡
